Mobilis in mobili

L’administration est confrontée depuis une dizaine d'années à des bouleversements sans précédents, dont elle n'a pas encore pris toute la mesure. Il ne s’agit plus aujourd’hui pour elle de suivre continûment le même cap avec les mêmes compas, cartes et cadrans, pour une destination invariable, mais de s’orienter, avec des outils nouveaux en constante évolution, dans un environnement lui-même mouvant. Mobilis in mobili.

La réduction des moyens des acteurs publics (et concomitamment celle de leurs marges de manœuvre) comme les évolutions institutionnelles ont été "positivés" comme l’occasion historique de dépoussiérer l’administration, de repenser globalement et d’optimiser l’action publique. Face à une demande sociale d’intervention publique, accrue depuis la crise financière et économique de 2008, l’action publique, sur ces nouvelles bases, devait être plus « agile » et se réformer en remettant l’usager et le bénéficiaire au cœur de sa réorganisation. Bref, c’était à une révolution culturelle qu’on invitait l’administration, et on a pensé qu’elle aurait lieu si elle parvenait à se saisir des « nouveaux » outils mis à sa disposition par le numérique. La « révolution numérique » a bien eu lieu, mais la révolution de l’administration n’est pas finie, parce qu’elle n’a tout simplement pas commencé.

Certes, le numérique a été intégré par les administrations comme un outil désormais incontournable des politiques publiques et les résultats sont souvent probants. L’Etat a montré la voie et les collectivités l’ont suivi – avec plus ou moins de bonheur – pour mettre en place des dispositifs numériques de délivrance de services et de prestations. En outre, le numérique s’est incontestablement imposé comme un outil formidable au service de la transversalité des politiques publiques. Les effets de la révolution numérique sont déjà palpables sur l’organisation des services et l’évolution des métiers dans l’administration.

La façade de l’action publique a été ravalée aux couleurs du numérique, mais derrière les murs, dans les bureaux, les transformations n’ont pas forcément eu lieu. On a dit l’action publique en révolution, mais son avant-garde est souvent isolée. On ne cesse de demander à l’administration d’être aussi innovante que les outils qu’on lui donne à manipuler, comme si pour la première fois dans l’histoire de l’humanité l’instrument était plus intelligent que l’être humain qui s’en sert. Elle doit élargir ses champs de compétences et maîtriser rapidement les expertises nécessaires à sa transformation. Dans ces conditions, conduire le changement devient de plus en plus complexe : au-delà des freins culturels, l’impact du numérique impose souvent une position disruptive. Face aux évolutions technologiques et changements qui traversent la société, l’exigence de mise en mouvement de l’administration s’est donc accrue et c’est d’abord une question de changement de culture administrative, qui passe notamment par une mise en perspective sociale et politique de l’outil numérique.

La révolution administrative qui doit venir n’a de sens que si elle est aussi un levier pour favoriser l’égalité territoriale. Aujourd’hui, le contexte amène à une fracture de l’administration avec d’une part des « précurseurs » numériques et d’autre part la plupart des administrations qui évoluent moins vite. 38 940 collectivités territoriales doivent internaliser et/ou externaliser, à un coût très élevé, les expertises nécessaires à une transformation rapide. La mutualisation par constitution de réseaux et de communautés inter-administratives, sont à la fois la fin et le moyen d’une transformation de l’administration dont ne soit pas écartées les collectivités les plus modestes ou les plus éloignées des grands pôles d’innovation. Par la capitalisation des expériences et des projets, par le développement d’outils d’intelligence collaborative, il s’agit de développer une approche matricielle du changement dans l’administration, dont le numérique est en même temps la métaphore et le moyen concret de réalisation.  

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